il m’aura fallu atteindre mes 66 ans
pour commencer à vraiment bien me sentir dans ma peau
mais quand je dis bien,
alors c’est vraiment bien,
serein, sûr, puissant, épanoui,
mais en même temps
plein d’émotions à fleur de peau,
vibrant, ouvert, curieux
on se dit par moment que d’occasions perdues,
que de temps perdu
mais chez moi, en tout cas,
ça passe bien vite
oui c’est vrai,
que d’occasions perdues,
que de temps perdu,
j’aurai pu devenir ceci, cela,
j’aurai accomplir ceci, cela,
j’aurai pu mieux faire attention à ceci, à cela,
aurai pu mieux vivre cette relation,
etc, etc, etc
j’aurai pu faire l’amour avec celle-ci, avec celui-là,
oh la la, tant d’occasions à côté desquelles
de ce côté, aussi, je suis passé
mais tout cela, c’est du vent, finalement
le passé compte bien sûr,
il nourrit le présent
mais celui-ci est notre construction, avant tout
il nous appartient,
il ne dépend que de nous,
de ce que l’on veut en faire,
de la façon nous nous présentons dans l’instant
la manière dont nous dégustons,
la manière dont nous vivons,
chaque seconde,
est notre bien le plus précieux
et notre construction
et ne dépend qu’en partie,
vraiment qu’en partie,
de ce que l’on a vécu
toutes les émotions que je suis capable d’éprouver,
leur qualité, leur quantité,
la qualité et la quantité de volupté, de jouissance, aussi,
la richesse, l’intensité et la variété des sensations,
ma capacité d’empathie,
ma capacité d’aimer,
voilà bien ce qui me font aujourd’hui,
voilà bien comme je me présente
au fil des instants,
voilà bien ce qui fait de moi l’homme que je suis
le nombre de voitures dans le garage,
le prix de la montre au poignet,
des vêtements qu’on porte,
tout cela, c’est du pipeau,
du pipeau suprême,
ne nous enrichit réellement
pas un seul instant

