j’explore un continent sans fin
mais au fond ce que j’expérimente,
ce à quoi je goûte, les délices que je vis,
c’est la puissance des énergies en moi
et quand la pièce s’est achevée,
ce qui en reste, une fois que les lumières se sont rallumées,
que les acteurs sont partis, que le décor a été enlevé,
c’est un misérable petit plateau,
tout dépouillé
qui ne paie pas de mine
il peut y avoir, alors, à cette constatation,
comme un moment de découragement
mais je peux le faire évanouir d’un claquement de doigt
car c’est tout ce qu’il me faut
pour faire réapparaître à nouveau une machinerie flambante neuve,
dans toute sa splendeur
la vérité,
c’est que nous ne sommes pas qu’un misérable petit plateau
mais aussi l’écrivain de la pièce, son réalisateur,
ses acteurs, ses machinistes
et puis tout son décor
et notre tâche secrète,
c’est de favoriser tout cela, de coordonner tout cela,
de faire monter des pièces encore et encore
tout un carrousel de pièces,
toute une parade de pièces, nuit et jour
et le jeu, c’est une musique,
une musique sacrée, impudente, animale,
grotesque, sublime, décadente, sophistiquée,
prude, sauvage, impudique,
ô combien de combinaisons sans limites
avec quelques notes
alors oui, aux premiers abords,
nous ne sommes qu’une misérable petite scène vide,
avec plein de poussière et de déchets, dessus
où rien ne semble avoir été représenté dessus depuis des siècles
on peut y convoquer ses fantômes
et y rejouer sans cesse son passé,
comme on peut se laisser surprendre encore et encore
par le chapeau de prestidigitateur et la boîte de pandore
qu’est l’instant présent
alors je convoque mon imagination, je convoque mes sens,
je convoque ma prostate, je convoque mes couilles, je convoque mon pénis,
je convoque mon anus, je convoque mes poils, je convoque ma peau,
je convoque mes cuisses, je convoque mes seins, je convoque mes hanches,
je convoque les oiseaux, je convoque le ciel, je convoque les arbres,
je convoque la terre, je convoque le soleil, je convoque l’océan,
je convoque les livres, je convoque la musique, je convoque l’art
allez-y messieurs, dames,
le plateau est tout à vous,
tout à vous,
j’ai travaillé à cela dur depuis des années
et continuerai encore, inlassablement, sans relâche
surprenez-moi encore et encore,
déployez le plus grand chapiteau au monde et ses splendeurs,
déclamez-moi les plus belles et mystérieuses tirades,
éblouissez-moi de pirouettes majestueuses, d’entrechats sublimes
faites-moi vibrer encore et encore,
oh oui, faites-moi vibrer jusqu’au dernier instant

