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Témoignages sur la sexualité Temps de lecture : 6 Min

Agression sexuelle, l'abus ?, le déni - partie 2

Agression sexuelle, l'abus ?, le déni - partie 2

Auteur

Eulalie

Publié le

13 décembre 2020

J’avais pourtant dit non. Plusieurs fois. Quand après l’heure des derniers métros, il m’a demandé si je voulais dormir dans son lit ou sur le matelas de l’atelier, j’ai dit l’atelier, j’avais été claire. Je lui ai dit que j’avais besoin de me recentrer en étant seule.

L’abus et la transgression des limites

Il m’a proposé de regarder le résultat des photos. J’ai dit oui. Le PC était sur son lit. Ce sont bien mes pieds qui m’ont amenée à son lit. Nous avons regardé très longuement les photos, je m’assoupissais. Ce sont bien mes yeux qui d’eux-mêmes se sont fermés dans son lit.

Le lendemain sa main a caressé mon dos, je me suis décalée. Il a dit d’un ton provocant : « tu n’aimes pas les caresses le matin ». C’est bien ma propre bouche qui a dit que je les adorais. L’homme est un loup pour l’homme. Il est dangereux. Je suis dangereuse pour moi-même.

Entre fascination artistique et engourdissement

Et puis j’étais engourdie de fatigue. Et malgré tout ivre du plaisir de la veille. J’ai aimé les photos, voir mon corps encordé, sublimé par la lumière. La vision qu’il a de la texture de ma peau, les traces de cordes. Je lui ai aussi dit que j’avais envie de danser, j’ai dansé pour me réapproprier mon corps et mon mouvement est imprimé sur une image trouble et troublante où mes contours corporels sont instables, diffus… Mouvante et insaisissable. Fragile et désirante. Il m’a bien cernée.

La perversion du consentement

La veille, il avait lui-même fixé une limite. Ce qu’il me ferait, ça ne serait que pour mon plaisir. Ce qui peut se traduire par : il resterait habillé et je ne le toucherais pas. J’avais trouvé cette limite acceptable et rassurante. Pourquoi enfreindre la limite qu’il a lui-même posée… C’est pervers.

Il a pressé son corps contre le mien, m’a caressée de manière insistante. J’ai toujours aimé le sexe le matin. Justement pour ce plaisir trouble, d’être encore trop endormie pour me poser la question du consentement. Être pénétrée par le désir de l’autre. C’est horrible quand l’amour n’est pas là pour protéger, pour le respect de mon corps et de mon âme.

Accueil, passivité et perte de contrôle

Son style est agressif, un peu violent. Souvent j’aime ce style. Je suis agressive dans la vie ordinaire, entreprenante, je prends le leadership, je mène la danse. Quand on use de la force avec moi dans un lit, je peux me reposer un peu et explorer une autre forme d’être, plus dans l’accueil et la passivité. Ça me repose.

Il me saisit, me retient. Je me débats et ça l’excite. Et je reconnais une gestuelle que d’habitude j’aime. Quand j’aime l’autre. Il me dit que je suis « une vraie soumise ». Et cela me trouble. Lorsque mes autres amants me disent des choses semblables, je ne suis pas troublée. Ils me dominent avec amour, ils le font pour moi. Là, il le fait pour lui.

Quand le “non” s’efface devant l’emprise

Et je n’ose pas dire non. Il met son sexe dans ma bouche, il me baise la bouche. Et au lieu de me rendre compte que je n’en ai pas envie, je me demande comment faire pour le faire jouir. Et c’est même moi qui lui propose de me pénétrer avec son sexe. Plus pour que cela cesse que par réel désir. Le plaisir est modéré, mais pas absent. Le plaisir n’est pas absent mais limite.

Cela cesse. Je prends une douche, je me prépare pour aller au travail. Il me prépare un petit déjeuner. Je n’avais pas dîné la veille au soir. Il n’avait pas faim. Moi, si, je n’ai pas osé le dire. Pourquoi ai-je tant accepté ? Moi qui peux être si affirmée. Je l’ai laissée me dominer, plus que cela, me sadiser. Je sais pourquoi. Je connais ce mode de fonctionnement, j’ai grandi avec. Je ne sais toujours pas m’en défendre.

Illustration symbolisant le déni post-agression

Le mécanisme du déni : l’illusion de la normalité

La conversation du petit déjeuner est plaisante, il me parle photographie, de ses modèles. Il me dit que normalement, il ne couche pas avec ses modèles. J’entends souvent les autres me dire qu’ils font exception pour moi. Pour le meilleur et pour le pire.

Je suis partie de chez lui sincèrement heureuse. Nous nous sommes quittés après s’être pris dans les bras l’un de l’autre. Il me dit qu’il sent mon besoin d’être protégée. Nous convenons d’un autre rendez-vous. Il veut m’emmener au restaurant, pour bavarder.

Il est aussi capable d’une grande tendresse et d’un grand respect. Quand il m’avait détachée des cordes, il l’avait fait avec poésie, caressant maternellement ma peau. Avec un toucher contenant, adapté, rassurant. C’était un beau moment, d’authentique écoute. C’est ce moment qu’il a photographié. Tant mieux.

La honte et la réalisation de l’abus

J’ai laissé un message à une amie lui disant que je n’avais pas été sage, mais que je suis très contente de cette rencontre, de cette expérience. Mais pour la première fois, je n’ai pas envie de raconter. Je ne me rends pas encore compte, mais c’est de la honte.

Elle me répond : « s’il y avait eu un problème, tu me le dirais ? ». Je lui réponds oui. Et souris de sa sollicitude. Puis la journée s’écoule et un nœud dans ma gorge s’installe. Un trouble. Quelque chose en moi se réveille et je me sens écœurée. Je réalise que je n’ai pas vécu l’expérience que je désirais. Mais surtout, je me souviens que je ne voulais pas coucher.

Le regret et la mise en mots

Et là, je m’aperçois que pour la première fois depuis plusieurs mois, je regrette. J’ai fait des expériences folles depuis que j’explore le libertinage et le polyamour. Des extravagances que je n’aurais même pas pu imaginer ne serait-ce que l’année dernière. Je n’ai jamais regretté, jusqu’à hier.

J’envoie un message à mon amant qui m’a conseillé le photographe. Je lui dis que je ne me sens pas très bien. Il me pose des questions, il s’excuse d’être direct, mais il me demande : « vous a-t-il violée ? ». Je réponds non. Mais les mots « manipulée », « abusée » me viennent.

À suivre sur comment je me suis soignée après cette agression sexuelle


Sommaire de la série :

  1. Agression sexuelle, la mésaventure du photographe
  2. Agression sexuelle, l’abus ?, le déni (Partie 2)
  3. Agression sexuelle, se soigner
  4. Agression sexuelle, réflexions sur le consentement